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SEPTEMBRE/OCTOBRE 2002 - n°1

 projections 

actions cinéma / audiovisuel

 
dossier n°1
ÉDUCATION POPULAIRE ET CINÉMA

À bonne école
Une maison qui tourne
Génération hip-pop
Une longue histoire
Éducation au regard

Les articles sont extraits de la revue projections, bimestriel disponible sur abonnement


ÉDUCATION POPULAIRE ET CINÉMA

Une maison qui tourne

Après le succès rencontré en 2001 par J’en pince pour toi, film d’atelier “un été au ciné” revisitant le thème du polar, la Maison de l’Image de Strasbourg récidive cette année avec le fantastique.

Huit jeunes cinéphiles ont participé en juillet dernier à la réalisation d’un court métrage intitulé Mauvais Dawa, qui revisite les éléments caractéristiques du film fantastique. Il met en scène un homme confronté au diable dans une pièce au décor étrange, traversée de lumières obliques… Cette création s’est effectuée dans le cadre d’un atelier de trois semaines combinant la pratique du film (une semaine de tournage sous la direction du réalisateur Philippe Meyer et d’une équipe de professionnels) et la découverte de la culture audiovisuelle (initiation théorique et découverte des classiques du genre fantastique, présentés par Joël Danet). Ce travail est symptomatique de l’état d’esprit qui règne à la Maison de l’image, et qui vise à démocratiser l’accès à la culture de l’écran. Ouverte en mars 1999, la Maison de l’Image permet à la ville de Strasbourg, à l’association Vidéo Les Beaux Jours et à la Coopérative Régionale du Cinéma Culturel (CRCC) de mutualiser leurs compétences au sein d’un lieu commun. “Nous sommes dans une démarche d’éducation populaire” souligne Joël Danet, animateur à la CRCC. Cela se traduit par une aide à l’expérimentation pratique des outils audiovisuels, cinématographiques et multimédias favorisant la création artistique et de nouvelles formes d’expression citoyenne. Elle propose un éventail de services qui vont de la documentation à la réalisation de projets audiovisuels et à leur diffusion.

À Strasbourg, cette démarche découle de la volonté de l’ancienne municipalité de faire de l’éducation populaire un fer de lance dans la lutte contre l’exclusion. La capitale alsacienne est la seule municipalité de France à avoir possédé un adjoint chargé de l’Éducation populaire. Ce secteur fonctionne en réseau, s’organise et se développe autour des centres de ressources et privilégie des programmes expérimentaux d’enseignement hors temps scolaire. “Il ne s’agit pas de se substituer aux structures qui existent mais d’impulser de nouvelles dynamiques et d’ouvrir de nouvelles voies”, affirme Jean-Claude Richez, ancien adjoint au maire chargé de l’Éducation populaire. L’objectif majeur de cette politique est de valoriser la culture et l’expérience des gens pour les aider à sortir du prêt à penser, preuve que l’éducation populaire est une démarche d’actualité.

SÉBASTIEN GARCIA

Maison de l’image
31, rue Kagenek 67000 Strasbourg
T. 03 88 23 86 50
www.images-strasbourg.org


ÉDUCATION POPULAIRE ET CINÉMA

Génération hip-pop

Cinéaste et co-fondateur de l’Agence du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion (ACID), Jean-Pierre Thorn a mis sa caméra aussi bien au service des luttes syndicales (Oser, lutter, oser vaincre, 1968) que des combats de la génération hip-hop (Faire kifer les anges, 1997). Point de vue d’un “cinéaste de terrain” dont le travail est intimement lié à l’éducation populaire.

Après chacune de vos réalisations, vous passez plusieurs mois à sillonner la France pour rencontrer votre public, susciter les échanges, les débats. Dans quelle mesure ce travail s’inscrit-il dans une démarche d’éducation populaire ? S’agit-il d’éducation populaire ou plutôt d’action culturelle ?
Pourquoi les opposer ? Ce sont deux faces d’une même réalité. Je fais en sorte qu’un objet culturel, en phase avec des réalités et une classe sociale à un moment donné, aille sur le terrain, au service des gens, pour créer des envies, des synergies dans les villes, les quartiers. C’est de l’action culturelle, mais aussi de l’éducation populaire, dans la mesure où cela engendre forcément des réflexions sur la société, ainsi qu’une initiation au cinéma et une ouverture sur l’art en général. Durant la tournée de Faire kifer les anges, par exemple, l’une des questions que les jeunes posaient le plus aux danseurs était : “Depuis combien de temps travaillez-vous ?”. Ils découvraient que l’art est un travail, une construction, pas un don inné. Tout cela, me semble-t-il, joue un rôle d’éducation populaire. D’ailleurs, j’apprécie ce terme, même s’il est assez délaissé aujourd’hui, car il désigne quelque chose de fondamental. Je serais plus méfiant vis-à-vis du terme “action culturelle”. La culture, ça ne consiste pas apporter la bonne parole à ceux qui n’en ont pas. Tout le monde a une parole. Un jeune de quartier a des valeurs à défendre, une esthétique, un langage. Il n’y a d’échange que si l’on considère que l’autre a une culture et qu’on se met à son écoute.

Quels liens faites-vous entre la création, la réalisation d’un film, et les tournées de présentation, l’échange avec le public ?
Pour moi, les deux sont indissociables. On arrive aujourd’hui à faire des films grâce aux financements du système médiatique, sans aucun retour du public. Personnellement, j’ai besoin de ce retour pour assimiler mon travail, pour en mesurer l’impact, voir les questions qu’il soulève, ou non. Et les rencontres qu’on fait donnent naissance au film suivant. Faire Kifer les anges, par exemple, avait été tourné pour Arte. Il y avait une telle demande de la part des gens que j’avais filmés, qu’il me semblait impossible de le sortir uniquement à la télévision.

Je sentais que le film avait un rôle à jouer. J’ai décidé d’organiser une tournée en 97 avec le soutien d’Inter Service Migrants à Lyon, d’“un été au ciné”, du CNC et de la Délégation Interministérielle à la Ville. Le succès a été tel que nous avons réédité l’opération l’année suivante ; il y a eu 150 projections sur 97 et 98. D’une manière générale, je pense que la création doit se confronter à la vie pour ne pas tourner en rond. Aujourd’hui, nous sommes dans une époque de plus en plus consumériste, où le rapport entre la création et le public est moins vivant. L’éducation populaire permet de rappeler que l’art a besoin d’une interaction avec son public.

Vous impliquez-vous dans des actions de formation ?
Oui. Compte tenu de ma démarche, les jeunes finissent forcément par m’apporter des cassettes pour me montrer leurs propres réalisations. Je me retrouve dans la nécessité de transmettre ce que je peux et je reçois des demandes en termes de formation. Je collabore régulièrement avec l’Uffej, en charge des Beatep. Dans les banlieues, des jeunes ont souvent des parcours scolaires chaotiques mais aussi une vraie passion du cinéma, à partir de laquelle ils aimeraient créer un métier. J’ai mené des actions autour du documentaire, en montrant des films et en analysant des séquences. J’essaie d’expliquer le travail de documentariste, qui ne consiste pas seulement à capter le réel mais aussi à le mettre en scène. Je m’efforce d’être le plus concret possible, tout en expliquant les questions qu’on se pose en tant que cinéaste. Mais surtout, je leur répète qu’ils ne doivent pas prendre ça pour une leçon, et que c’est à chacun de trouver sa propre voie, son écriture.

Propos recueillis par DAVID MATARASSO


ÉDUCATION POPULAIRE ET CINÉMA

Une longue histoire

L’éducation populaire s’est emparée du cinéma depuis son origine. Jean-Jacques Mitterrand, Délégué général de l’Union Française du Film pour l’Enfance et la Jeunesse (UFFEJ), retrace leur relation passionnée.

À quand remontent les liens entre éducation populaire et cinéma ?
Ils sont lointains. Le cinéma est surtout entré dans le cadre des fédérations avec la mise en place des ciné-clubs, auxquels se sont formées plusieurs générations de “militants en cinéma”. La Ligue de l’enseignement, la fédération Jean Vigo, les fédérations chrétiennes, toutes les grandes associations étaient adhérentes des ciné-clubs. Mais deux grandes tendances ont marqué l’histoire du cinéma dans l’éducation populaire : l’une de création, et l’autre plus pédagogique.

Comment sont nées ces deux tendances ?
Elles n’étaient pas antagonistes dans leur idéal mais dans leur rapport au médium. Les pédagogues avaient une attitude de défense, voire d’attaque, vis-à-vis du cinéma. C’était parfois nécessaire, comme lorsqu’ils s’opposaient à la domination du cinéma dit “commercial”. Cela a donné lieu aux séances du jeudi après-midi pour les enfants, aux films estampillés “public familial”. Mais à force de subordonner la création cinématographique à la pédagogie, ce propos est devenu un peu pervers. À la suite des deux guerres mondiales, on défendait l’enfant dans sa spontanéité, sa grandeur, sa beauté : interdiction de “salir l’enfance”, donc de lui montrer n’importe quel film. De là s’est établie ce qu’il faut bien appeler une censure. Des ligues morales sont apparues, à gauche comme à droite. Même le mouvement Freinet - dont nous sommes très proches - a eu cette attitude défensive. La fédération Jean Vigo va s’émanciper de tout cela. Elle apporte une autre façon de penser le cinéma pour la jeunesse : laisser l’artiste créer comme il l’entend, s’intéresser à l’œuvre et puiser ce qui peut correspondre à l’enfant, à un moment donné de son évolution.

Cette conception est-elle celle défendue par l’Uffej ?
Oui, les membres les plus âgés de l’Uffej, formés à la fédération Jean Vigo, restent attachés à cette idée, tout en la faisant évoluer. Il faut mettre à part égale le propos de l’auteur et la valeur de l’oeuvre. Cela dit, qui n’a pas organisé des débats - sur la peine de mort par exemple - à partir de films ? À certains moments, pourquoi ne pas se servir du cinéma ? L’éducation populaire et le cinéma ont donc eu des moments de communion et de divergence importants. Encore aujourd’hui, les animateurs de centres de loisirs sont formés au plein air, à diverses techniques, mais pas au cinéma. Autrefois, le ministère de la Jeunesse et des Sports avait créé des ateliers de Super 8 et de 9 mm. Ils coûtaient si cher que les associations ont dû les abandonner. Les ciné-clubs, eux, travaillaient plus à montrer des films et défendre des auteurs, qu’à mettre en place des lieux de réalisation. Cet aspect a donc manqué pendant toute une période.

L’éducation populaire est-elle dépendante de la politique ?
Complètement. Ayant dirigé une MJC, je peux constater par exemple que la liberté qui y existait s’est amenuisée. Avant, les subventions venaient de différents lieux - la municipalité, le département, le national… C’est une forme d’indépendance puisque l’équipement de base n’est pas inféodé à un seul financement. Quand l’argent national se retire peu à peu, comme durant ces trente dernières années, on devient dépendant de la ville et du maire. L’action socioculturelle risque alors de devenir le fait du prince. C’est un danger énorme que j’ai vu s’amplifier. Or, l’éducation populaire n’a pas à être à la merci d’un pouvoir. Elle est cet autre pouvoir, celui de la rue, indépendant des urnes. Elle représente la France des associations subventionnées pour leur travail et non pas leurs propos ou leurs idéaux. On doit leur laisser une certaine liberté pour exister.

Entretien réalisé par DAVID MATARASSO

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