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Nous savons quaux temps du muet, les films étaient parfois projetés, accompagnés dun disque passant en synchronie. Plus souvent, des musiciens jouaient pendant la séance, pratique qui connaît depuis plusieurs années son revival grâce au ciné-concert. Comédies musicales, films-clips, opéras-rock, recherches avant-gardistes, biographies filmées de compositeurs célèbres : les liens cinéma/ musique se déclinent de mille et une façons. Le fruit le plus répandu de leur union étant la B.O, bande originale (score en anglais), laquelle découle aussi, parfois, dune collaboration longue et privilégiée entre un cinéaste et son compositeur cf. les tandems Fellini/Nino Rota ou Lynch/Badalamenti pour ne citer queux.
Musique & cinéma, cest un thème séduisant constate Denis Asfaux, intervenant en séances spéciales dans le cadre d un été au ciné et de Lycéens au cinéma. Tout le monde possède une culture musicale. Lorsquil sagit de parler dun film, le fait de laborder sous langle musical introduit un rapport dégalité - il ny a pas dun côté celui qui sait et de lautre celui qui ne sait pas. Seules les questions de goût musical, à la limite, peuvent interférer. À travers la musique, nous pouvons aborder les questions du rythme, du montage, du hors-champ, les grandes notions du langage cinématographique.
La musique serait un levier efficace pour létude des images. Comment se fait-il alors quelle reste lun des paramètres du film les moins analysés (le son en général souffre du même désintérêt), à linverse du cadre et du montage par exemple ? Peut-être parce quelle semble couler de source, comme lexplique Denis Asfaux : La musique va plutôt dans le sens du désir du spectateur. Bien quon ressente profondément leffet quelle peut produire, on na pas toujours conscience de sa présence. Il faut montrer que ce nest pas si simple, arriver à enrichir la perception, montrer comment la musique peut influer sur le rythme des images, etc.
La création dune bande sonore est une première façon de se sensibiliser aux rapports image/son. Encore faut-il donner à cette entreprise le temps de saccomplir parfois, elle est sacrifiée derrière lécriture du scénario, la prise de vues, le montage
À la Maison Pour Tous Jean Moulin (Le Mans), depuis trois ans, des ateliers sont consacrés exclusivement au travail de la bande-son. Fournis par lassociation Cinémaniak, des courts-métrages burlesques sont numérisés puis sonorisés par les stagiaires à laide de logiciels et de séquenceurs. Dernier en date : Charlot patine. Lidée est de mêler les nouvelles technologies et les musiques daujourdhui avec des images anciennes explique Vincent Thibaud, animateur secteur jeunes. Les stagiaires se répartissent en trois groupes, chacun travaille sur une partie du film. Ils repèrent les éléments visuels susceptibles dêtre bruités. Ils créent les sons correspondant à laide dustensiles ( et de nombreux bruits de bouches ! ), les retravaillent numériquement pour les rendre plus vraisemblables, puis les synchronisent aux images. La partie musicale est réalisée grâce à des logiciels de Musique assistée par ordinateur (MAO). Chaque groupe a une tendance musicale. Certains vont aller vers la techno, dautres vers le hip-hop. En assemblant tout cela, on obtient une sorte de cadavre exquis. Surprenant, car ça fonctionne très bien. Lintérêt de lexpérience, souligne Vincent Thibaud, cest de découvrir que ces images nont pas vieilli. Lexercice révèle leur richesse. Les jeunes travaillent cinq heures par jour pendant une semaine, sur dix minutes de film. Ils se livrent à un véritable travail danalyse dimage, très minutieux, et finissent par sapercevoir quils ont oublié de bruiter des détails, des choses en arrière plan. Dans lensemble, le résultat est assez remarquable ajoute-t-il, même si certains spectateurs naiment pas lidée quon puisse sonoriser de telles images. Ils ne comprennent pas que cest un exercice, très minutieux et créatif.
Aborder la bande son dans sa totalité, cétait aussi le but de latelier des Journées de Porquerolles : cinéma et pédagogie organisé par lAlhambra en avril 2002, destiné à des formateurs.
Nous étions complètement en recherche par rapport à la rencontre son/image observe Roberto Tricarri, compositeur-musicien, pour qui limportant est de déjouer les réflexes collectifs inconscients liés à lutilisation de la musique. Les participants tournaient des images de façon assez libre puis essayaient duvrer vers une création sonore raconte-t-il. On peut habiller les images de maintes façons. Comment cela fonctionne-t-il, et pourquoi ? En tant que musicien, je donnais un écho extérieur aux propositions des stagiaires. Jai tenté dexpliquer pourquoi tel son allait induire tel sentiment chez le spectateur. Comment un type dinstrument, de couleur musicale, amène certaines évidences : laccordéon pose un coté populaire, le synthétiseur une dimension moderne, voire futuriste. Nous avons aussi travaillé sur la façon dont la musique modifie la perception du montage. Celui-ci a un rythme que la musique peut souligner, compléter ou bien contrecarrer.
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Faut-il obligatoirement créer une bande son pour comprendre les rapports image/son? Lapproche pratique est-elle plus efficace que lécoute (la vision) analytique dun film ? Roberto Tricarri refuse daccorder plus de valeur à lune quà lautre, tout en soulignant que la méthode créatrice se situe pour lui du coté du vivant, lautre étant plus passive.
Ce à quoi on pourrait objecter quil est difficile de vraiment écouter un film. On est habitué à se laisser envahir ou bercer par le flux sonore. Sen extraire, effectuer sur celui-ci un retour délibéré nécessite une prise de distance qui va presque à lencontre du dispositif cinématographique. Écouter est un acte.
Doù lintérêt de Denis Asfaux pour certains films où la musique est très peu présente.
No mans land, par exemple. Un film sur la guerre qui recherche léquité, qui refuse le manichéisme, et dans lequel il y a très peu de musique. Il faut donc rendre compte de cette raréfaction et voir à quoi elle correspond. On entend de la musique à trois reprises, provenant chaque fois dune source sonore à lintérieur de limage : une fois dans le camp Bosniaque, du côté Serbe et dans celui des casques bleus. Léquité est parfaitement respectée au niveau musical. Tout le monde est à égalité. Cest facile dexpliquer ça parce quil y a très peu de musique dans ce film. Cela permet dattirer lattention des jeunes sur ses utilisations, rares mais extrêmement choisies. Ils le remarquent tout de suite.
La musique devient un moyen daborder le son, parent pauvre du film, en dépit du fait quil délivre une grande quantité dinformations (peut-être plus que limage) et se compose de nombreuses strates. Celle de La ligne rouge, par exemple, sensuelle, splendide au-delà de la musique qui fait exister de façon très forte le règne animal et végétal. On pénètre dans une forme de musicalité. La musique, cest aussi la musicalité.
À travers ces exemples, on pourrait penser que la question des goûts musicaux nentre guère en ligne de compte. Quel que soit son genre, elle serait un axe plaisant et pertinent vis-à-vis du jeune public. À condition quelle éveille quelque chose en eux nuance-t-il, et citant pour exemple les musiques tziganes entendues chez Tony Gatlif et Emir Kusturica, associées à la fête, qui font voler en éclats le côté sérieux de lanalyse filmique. Suivre les goûts des jeunes nest pas ce qui lintéresse. Il préfère leur faire découvrir, et peut-être aimer, une musique culturellement assez éloignée deux.
La démarche est similaire lors dun atelier de pratique effectué à Montigny-en-Gohelle, avec le film Ta musique, cest la nôtre (2002). Au départ, le thème de latelier était celui de la bêtise explique Emmanuel Preté, correspondant de quartier. En discutant, nous avons trouvé intéressant de lillustrer à travers les préjugés, notamment ceux qui touchent à la musique : la façon dont certains critiquent ou méprisent celle que les autres écoutent. Les jeunes ont inséré des micro-clips tout au long de lhistoire. Au départ, ils ont fait appel aux musiques quils aimaient. Puis, par nécessité du sujet, ils ont dû aller chercher ailleurs, vers le classique, les musiques du monde etc.
Axe ludique et plaisant, qui ouvre sur la diversité culturelle et permet de cerner les problématiques du film dun auteur, la musique recèle de nombreuses vertus pédagogiques.
Pris isolément, le son reste peut-être une dimension plus difficile à appréhender, à décrypter. En théorie du moins, car du côté de la pratique, on a fait de grands progrès. Grâce à larrivée du numérique et son cortège de logiciels et de minidiscs, le travail du son devient beaucoup plus accessible, tout en pouvant prétendre à un vrai degré de sophistication et dinvention. Pouvoir enregistrer, mais aussi sampler, distordre, transformer : voilà qui donne envie de se plonger dans la matière sonore autant que dans les images.
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