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JANVIER/FÉVRIER 2003 - n°3

 projections 

actions cinéma / audiovisuel

 
dossier n°3
MUSIQUE ET CINÉMA

Décrypter les sons et les images
Musique en numérique
Jazz Euphonium Big Band
L’Archipel, écran musical
Taxi Driver : petite musique de nuit

Les articles sont extraits de la revue projections, bimestriel disponible sur abonnement


MUSIQUE ET CINÉMA

Décrypter les sons et les images

Puisque le cinéma s’écoute autant qu’il se regarde, l’éducation “à l’image” ne saurait laisser de côté la musique et les sons. Faire le lien entre le visuel et l’auditif n’est néanmoins pas d’évident, même si ceux qui s’y emploient s’accordent à trouver la démarche fructueuse sur le plan pédagogique.

Nous savons qu’aux temps du muet, les films étaient parfois projetés, accompagnés d’un disque passant en synchronie. Plus souvent, des musiciens jouaient pendant la séance, pratique qui connaît depuis plusieurs années son “revival” grâce au ciné-concert. Comédies musicales, films-clips, opéras-rock, recherches avant-gardistes, biographies filmées de compositeurs célèbres : les liens cinéma/ musique se déclinent de mille et une façons. Le fruit le plus répandu de leur union étant la B.O, “bande originale” (“score” en anglais), laquelle découle aussi, parfois, d’une collaboration longue et privilégiée entre un cinéaste et son compositeur –cf. les tandems Fellini/Nino Rota ou Lynch/Badalamenti pour ne citer qu’eux.
“Musique & cinéma, c’est un thème séduisant” constate Denis Asfaux, intervenant en séances spéciales dans le cadre d’ “un été au ciné” et de “Lycéens au cinéma”. “Tout le monde possède une culture musicale. Lorsqu’il s’agit de parler d’un film, le fait de l’aborder sous l’angle musical introduit un rapport d’égalité - il n’y a pas d’un côté celui qui sait et de l’autre celui qui ne sait pas. Seules les questions de goût musical, à la limite, peuvent interférer. À travers la musique, nous pouvons aborder les questions du rythme, du montage, du hors-champ, les grandes notions du langage cinématographique”.
La musique serait un levier efficace pour l’étude des images. Comment se fait-il alors qu’elle reste l’un des paramètres du film les moins analysés (le son en général souffre du même désintérêt), à l’inverse du cadre et du montage par exemple ? Peut-être parce qu’elle semble couler de source, comme l’explique Denis Asfaux : “La musique va plutôt dans le sens du désir du spectateur”. “Bien qu’on ressente profondément l’effet qu’elle peut produire, on n’a pas toujours conscience de sa présence. Il faut montrer que ce n’est pas si simple, arriver à enrichir la perception, montrer comment la musique peut influer sur le rythme des images, etc”.
La création d’une bande sonore est une première façon de se sensibiliser aux rapports image/son. Encore faut-il donner à cette entreprise le temps de s’accomplir – parfois, elle est sacrifiée derrière l’écriture du scénario, la prise de vues, le montage…
À la Maison Pour Tous Jean Moulin (Le Mans), depuis trois ans, des ateliers sont consacrés exclusivement au travail de la bande-son. Fournis par l’association Cinémaniak, des courts-métrages burlesques sont numérisés puis sonorisés par les stagiaires à l’aide de logiciels et de séquenceurs. Dernier en date : Charlot patine. “L’idée est de mêler les nouvelles technologies et les musiques d’aujourd’hui avec des images anciennes” explique Vincent Thibaud, animateur secteur jeunes. “Les stagiaires se répartissent en trois groupes, chacun travaille sur une partie du film. Ils repèrent les éléments visuels susceptibles d’être bruités. Ils créent les sons correspondant à l’aide d’ustensiles ( et de nombreux bruits de bouches ! ), les retravaillent numériquement pour les rendre plus vraisemblables, puis les synchronisent aux images”. La partie musicale est réalisée grâce à des logiciels de Musique assistée par ordinateur (MAO). “Chaque groupe a une tendance musicale. Certains vont aller vers la techno, d’autres vers le hip-hop. En assemblant tout cela, on obtient une sorte de cadavre exquis. Surprenant, car ça fonctionne très bien”. L’intérêt de l’expérience, souligne Vincent Thibaud, “c’est de découvrir que ces images n’ont pas vieilli. L’exercice révèle leur richesse. Les jeunes travaillent cinq heures par jour pendant une semaine, sur dix minutes de film. Ils se livrent à un véritable travail d’analyse d’image, très minutieux, et finissent par s’apercevoir qu’ils ont oublié de bruiter des détails, des choses en arrière plan. Dans l’ensemble, le résultat est assez remarquable” ajoute-t-il, “même si certains spectateurs n’aiment pas l’idée qu’on puisse sonoriser de telles images. Ils ne comprennent pas que c’est un exercice, très minutieux et créatif”.
Aborder la bande son dans sa totalité, c’était aussi le but de l’atelier des “Journées de Porquerolles : cinéma et pédagogie” organisé par l’Alhambra en avril 2002, destiné à des formateurs.
“Nous étions complètement en recherche par rapport à la rencontre son/image” observe Roberto Tricarri, compositeur-musicien, pour qui l’important est de déjouer les “réflexes collectifs inconscients” liés à l’utilisation de la musique. “Les participants tournaient des images de façon assez libre puis essayaient d’œuvrer vers une création sonore” raconte-t-il. “On peut habiller les images de maintes façons. Comment cela fonctionne-t-il, et pourquoi ? En tant que musicien, je donnais un écho extérieur aux propositions des stagiaires. J’ai tenté d’expliquer pourquoi tel son allait induire tel sentiment chez le spectateur. Comment un type d’instrument, de couleur musicale, amène certaines évidences : l’accordéon pose un coté populaire, le synthétiseur une dimension moderne, voire futuriste. Nous avons aussi travaillé sur la façon dont la musique modifie la perception du montage. Celui-ci a un rythme que la musique peut souligner, compléter ou bien contrecarrer”.

Faut-il obligatoirement créer une bande son pour comprendre les rapports image/son? L’approche pratique est-elle plus efficace que l’écoute (la vision) analytique d’un film ? Roberto Tricarri refuse d’accorder plus de valeur à l’une qu’à l’autre, tout en soulignant que la méthode créatrice se situe pour lui “du coté du vivant”, l’autre étant plus “passive”.
Ce à quoi on pourrait objecter qu’il est difficile de vraiment écouter un film. On est habitué à se laisser envahir ou bercer par le flux sonore. S’en extraire, effectuer sur celui-ci un retour délibéré nécessite une prise de distance qui va presque à l’encontre du dispositif cinématographique. Écouter est un acte.
D’où l’intérêt de Denis Asfaux pour certains films où la musique est très peu présente.
“No man’s land, par exemple. Un film sur la guerre qui recherche l’équité, qui refuse le manichéisme, et dans lequel il y a très peu de musique. Il faut donc rendre compte de cette raréfaction et voir à quoi elle correspond. On entend de la musique à trois reprises, provenant chaque fois d’une source sonore à l’intérieur de l’image : une fois dans le camp Bosniaque, du côté Serbe et dans celui des casques bleus. L’équité est parfaitement respectée au niveau musical. Tout le monde est à égalité. C’est facile d’expliquer ça parce qu’il y a très peu de musique dans ce film. Cela permet d’attirer l’attention des jeunes sur ses utilisations, rares mais extrêmement choisies. Ils le remarquent tout de suite.”
La musique devient un moyen d’aborder le son, “parent pauvre du film”, en dépit du fait qu’il délivre une grande quantité d’informations (peut-être plus que l’image) et se compose de nombreuses strates. Celle de La ligne rouge, par exemple, “sensuelle, splendide au-delà de la musique qui fait exister de façon très forte le règne animal et végétal. On pénètre dans une forme de musicalité. La musique, c’est aussi la musicalité”.
À travers ces exemples, on pourrait penser que la question des goûts musicaux n’entre guère en ligne de compte. Quel que soit son genre, elle serait un axe plaisant et pertinent vis-à-vis du jeune public. “À condition qu’elle éveille quelque chose en eux” nuance-t-il, et citant pour exemple les musiques tziganes entendues chez Tony Gatlif et Emir Kusturica, “associées à la fête, qui font voler en éclats le côté sérieux de l’analyse filmique”. Suivre les goûts des jeunes n’est pas ce qui l’intéresse. Il préfère leur faire découvrir, et peut-être aimer, une musique culturellement assez éloignée d’eux.
La démarche est similaire lors d’un atelier de pratique effectué à Montigny-en-Gohelle, avec le film Ta musique, c’est la nôtre (2002). “Au départ, le thème de l’atelier était celui de la bêtise” explique Emmanuel Preté, correspondant de quartier. “En discutant, nous avons trouvé intéressant de l’illustrer à travers les préjugés, notamment ceux qui touchent à la musique : la façon dont certains critiquent ou méprisent celle que les autres écoutent. Les jeunes ont inséré des micro-clips tout au long de l’histoire. Au départ, ils ont fait appel aux musiques qu’ils aimaient. Puis, par nécessité du sujet, ils ont dû aller chercher ailleurs, vers le classique, les musiques du monde etc”.
Axe ludique et plaisant, qui ouvre sur la diversité culturelle et permet de cerner les problématiques du film d’un auteur, la musique recèle de nombreuses vertus pédagogiques.
Pris isolément, le son reste peut-être une dimension plus difficile à appréhender, à décrypter. En théorie du moins, car du côté de la pratique, on a fait de grands progrès. Grâce à l’arrivée du numérique et son cortège de logiciels et de minidiscs, le travail du son devient beaucoup plus accessible, tout en pouvant prétendre à un vrai degré de sophistication et d’invention. Pouvoir enregistrer, mais aussi sampler, distordre, transformer : voilà qui donne envie de se plonger dans la matière sonore autant que dans les images.

DAVID MATARASSO


MUSIQUE ET CINÉMA

Musique en numérique

L’ordinateur fait désormais partie des outils de création musicale. Thibault Walter, professeur et musicien, nous parle de son utilisation dans le domaine particulier de la musique électroacoustique.

Qu’appelle-t-on musique électroacoustique ?
Une musique qui utilise des sons concrets (bruits, voix), enregistrés ou électroniques, transformés ou non, et montés. C’est une musique fixée sur support - bandes, CD ou ordinateur -, pas sur partition. On ne peut donc pas la réinterpréter différemment.

Quelles possibilités offre le numérique en ce domaine ?
Le numérique propose des logiciels de montage sonore (Protools, Sound Forge…) et surtout un grand nombre de logiciels de traitement et de transformation du son (GRM Tools, Audiosculpt). La gamme d’effets possibles est très vaste. Mais la technique n’est jamais innocente. Si vous décidez d’utiliser tel logiciel, vous obtiendrez un certain type de son, que les connaisseurs repèreront tout de suite. C’est pourquoi il est important de connaître le maximum d’outils, pour pouvoir choisir et ne pas être prisonnier d’une esthétique.

Qu’est-ce qui vous a séduit particulièrement dans le numérique ?
On y vient naturellement lorsqu’on fait de la musique électroacoustique. Comme d’autres personnes, je me suis d’abord initié à ce type de musique en conservatoire, avec du matériel analogique : magnétophones, tables de mixages. Avec le numérique, l’essentiel du travail se fait sur ordinateur, ce qui revient moins cher. Cela dit, on peut déjà trouver les effets obtenus avec le numérique en analogique. Ils sont parfois plus beaux en analogique, d’ailleurs : lorsqu’on ralentit fortement un son en numérique, on finit par entendre le bruit de l’ordinateur, par “casser” le son. Actuellement, je m’intéresse à un logiciel nommé Max, développé par l’Ircam (Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique), avec lequel on peut faire du live. Cela me permet d’improviser à l’occasion de séances de cinéma. Il y a des rapports entre la recherche sur les textures sonores, propre à la musique électroacoustique, et les recherches visuelles de certains films abstraits. À ceci près que les cinéastes restent encore très attirés par la pellicule, alors qu’en musique, on a vraiment basculé dans le numérique.

D. M.

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sont extraits de la revue Projections (ex-Cinéville) éditée par Kyrnéa International
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