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MARS/AVRIL 2003 - n°4

 projections 

actions cinéma / audiovisuel

 
dossier n°4
TÉLÉVISIONS CITOYENNES

Éducation à l’image et télévisions citoyennes
Donner la parole
Le choix de la médiation
Télé mosaïque

Les articles sont extraits de la revue projections, bimestriel disponible sur abonnement


TÉLÉVISIONS CITOYENNES

Éducation à l’image et télévisions citoyennes

Pour les médias associatifs, “participatifs” ou bien encore dits “de proximité”, l’audiovisuel est un outil au service des citoyens, la télévision, un moyen d’expression à la portée de tous.

“Permettre aux habitants de développer le lien social en s’appropriant une partie de l’animation locale” : telle est la définition que se sont données les télévisions de proximité lors de leur première université européenne, à Castres, en octobre 2001. Mais leur histoire a débuté beaucoup plus tôt, dans les années 70, lorsque des architectes ont équipé les bâtiments de certaines villes avec du câble co-axial.
“Celui-ci transportait plusieurs canaux et rendait possibles des expériences en matière de diffusion” explique François Bernard, trésorier de la Fédération Nationale des Vidéos Des Pays et des Quartiers (FNVDPQ) qui regroupe aujourd’hui une trentaine de télévisions associatives (voir encadré p.6). “Dans les centres culturels, dans les associations de villes comme Cergy-Pontoise, Evry ou Grenoble, des gens ont voulu mettre à profit cet outil. C’est ainsi que sont nées les premières télévisions locales”.
Presque trente ans après, on dénombre plus d’une centaine de télévisions locales, toutes catégories confondues (privées, associatives).
“C’est infime en regard des 36000 communes de France, et du fait que partout ailleurs, en Allemagne, en Belgique, aux Etats Unis, la télévision locale est devenue une banalité”. Les raisons de ce retard ? François Bernard en voit deux.
“Au début des années 80, on n’a pas osé installer la fibre optique sur le territoire, car on ne croyait pas que la télévision locale pouvait être un facteur de développement économique. Le choix de la fibre optique aurait changé le paysage. L’autre raison est la frilosité des politiques français face à la télévision. Elle les fascine terriblement, mais ils veulent la contrôler. Et cela ne date pas d’hier : depuis la Révolution française, les médias doivent être contrôlés par l’Etat”.
En 1982, une première loi sur l’audiovisuel a attribué un statut spécifique aux médias associatifs radiophoniques. Un fonds de soutien a été mis en place pour les financer, alimenté par une taxe para-fiscale sur la publicité des radios et des télés privées. Rien, en revanche, pour les télévisions associatives. Ce n’est qu’en août 2000, grâce à la loi de Catherine Trauttmann et Catherine Tasca, que les structures associatives, peuvent juridiquement devenir candidates à la gestion d’un canal de télévision. Si elles bénéficient à présent de dispositifs légaux, elles manquent toujours de financements. Le Fonds de soutien qui les aiderait à subsister ne se profile pas à l’horizon.
Cela n’empêche pas nombre d’entre elles de poursuivre, depuis des années, un travail axé sur le développement du lien social. Leurs démarches sont variées, tant sur le plan de la production et du contenu des émissions que de la diffusion. Elles utilisent l’analogique hertzien, les antennes collectives (qui permettent d’émettre à l’échelle d’un quartier), le réseau câblé, mais aussi Internet ou le système de la “télé brouette” (diffusion de cassettes chez les particuliers, projections dans les lieux publics).
Leurs terrains d’élection sont en priorité des zones urbaines à forte densité de population, ou à l’inverse, des régions rurales faiblement peuplées. “Dans les deux cas, on rencontre des problèmes de communication” observe Jean-Michel Cornu, de l’association Videon, “à cause d’une trop grande proximité, ou bien d’une trop grande distance”.
“Le plateau de Millevaches compte en moyenne 8 habitants au kilomètre carré, la plus faible densité de population en Europe” explique Cécile Gouleau, membre de Télé Millevaches. Créée en 1986, cette association produit un magazine d’information mensuel d’une heure. Il est envoyé sur cassette VHS dans les 123 mairies du plateau et une centaine de lieux de diffusion (bibliothèques, commerces). Ces relais prêtent gratuitement la cassette aux gens qui le désirent.
“Selon une enquête de l’Institut National de l’Audiovisuel, nous avons à peu près 2500 spectateurs par mois. C’est un résultat positif compte tenu du fait qu’ils doivent se déplacer pour se procurer le magazine.” Cette réussite repose sur un important travail avec les relais, ainsi que sur le contact direct avec les habitants. Régulièrement, Télé Millevaches consacre son magazine à un gros plan sur une commune ; l’émission est enregistrée en public, dans les conditions du direct.
Autant que le contenu des émissions, les modes de réalisation et de diffusion trouvent ici leur importance. “Lorsqu’on se rend dans les salles polyvalentes, les hôpitaux, les cafés, on sent la nécessité de nos programmes” remarque Loïc Chapron au sujet des projections publiques de Télé Trégor, le magazine trimestriel documentaire de Trégor Vidéo. Cécile Gouleau observe un regain d’intérêt pour les visionnages en petits comités. “Aux débuts de Télé Millevaches, des bénévoles se déplaçaient dans les villages avec une télé et un magnétoscope. Aujourd’hui, les gens aiment s’inviter les uns les autres pour regarder le magazine ensemble, de façon conviviale”.
Pour discrète qu’elle soit, la portée de l’audiovisuel de proximité n’en est pas moins profonde. La Télévision Locale du Val d’Argent (T.L.V.A.), qui émet depuis 1996 sur le réseau câblé, informe de l’actualité de quatre communes à travers un journal hebdomadaire. Selon son directeur, Jacques Dottor, “la dimension intercommunale du média a renforcé la structure de la vallée. Elle a incité les habitants des différents villages à s’intéresser aux communes voisines, elle a montré que les querelles de clochers étaient révolues”. Elle joue aussi un rôle sur l’emploi : “Nous avons une rubrique économique qui présente les entreprises locales. Celles-ci ont parfois des postes vacants. Grâce à l’émission, des gens qualifiés découvrent qu’ils peuvent postuler et trouver un travail dans la région, au lieu de partir à 60 kilomètres de chez eux”.

En milieu rural ou en milieu urbain, les acteurs de la télévision de proximité partagent l’idée selon laquelle leur démarche trouve son sens et son efficacité sur le long terme. Que se passe-t-il lorsqu’une télévision naît spontanément, pour un temps limité ?
93 T.V a été mise en place par le Githec (Groupe d’intervention théâtrale et cinématographique) dans le quartier des Courtillières, à Pantin. Elle a diffusé une émission quotidienne du 8 octobre au 23 novembre 2002. Un défi, initié par Guy Benisty, directeur artistique, et qui a trouvé un écho favorable auprès des habitants et des associations.
“Nous avions répondu à un appel d’offres du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA), en présentant un projet associant théâtre et télévision. On nous a accordé une autorisation de diffusion temporaire sur le canal 35. Du jour au lendemain, nous avons monté une télé avec les moyens du bord. Notre expérience du théâtre a été cruciale : quoi qu’il arrive, tout doit prêt à l’heure du spectacle”. Sous un chapiteau, se sont succédées des représentations et des émissions en plateau. Elles comprenaient des fictions, des reportages et des forums publics sur tous les sujets : mondialisation, droit de vote des étrangers, mouvements beurs...
“Nous ne voulions pas parler “de la banlieue”mais “depuis la banlieue”. Parler “de la banlieue” comme d’une personne incapable de s’exprimer par elle-même, c’est traiter les gens en objet, trafiquer la parole des gens. C’est douloureux”. Il évoque un reportage “sordide” tourné dans le quartier par une “grande chaîne”. “Cela a causé un traumatisme dans la population. Comment répondre ? Avec 93 T.V, les gens ont fabriqué leur média au lieu de subir celui des autres. Le projet a eu valeur de combat”.
Une mauvaise qualité d’antenne, peu de temps pour faire circuler l’information, ont privé 93 T.V de toute sa visibilité, suscitant une déception chez nombre de participants. Le bilan reste fécond sur le plan des échanges et de la création. “En quelques semaines, l’association “Les Engraineurs” a tourné une trentaine de films. Une jeune fille a fait une émission, Mémoire du 17 octobre 1961, sur la répression des Algériens à Paris, en interviewant les habitants du quartier, ses parents. Grâce à quelques ateliers, à une collaboration entre étudiants, habitants, professionnels bénévoles, nous avons prouvé aux sceptiques qu’on pouvait dire des choses. Tout de suite”.
Beaucoup de télévisions associatives ont fait de l’éducation à l’image l’une de leurs activités principales.
Ainsi T.L.V.A., qui à travers son émission “Télé Jeunesse”, donne à des jeunes de 8 à 25 ans la possibilité se sensibiliser au langage audiovisuel en créant des programmes. “Nous voulons faire comprendre que les images découlent d’une démarche de fabrication, d’une volonté humaine. Il n’y a pas d’image neutre” explique Jacques Dottor. T.L.V.A. travaille avec des jeunes de centres socioculturels ou d’établissements scolaires. Après une séance d’initiation à l’analyse filmique (notions de cadrage, de découpage), ils sont accompagnés durant l’écriture des projets (reportage, clip, etc) et la réalisation, la phase la plus difficile n’étant pas celle que l’on croit. “Les jeunes découvrent que la préparation est plus importante en termes de temps de travail. Et globalement, ils nous avouent être étonnés par l’investissement personnel, subjectif, que demande une réalisation”.
En quoi un atelier d’éducation à l’image mené par une télévision se distingue-t-il des autres ? “Par la diffusion” répond Jacques Dottor. “On pourrait avoir la même démarche et montrer le résultat du travail seulement aux parents. La diffusion en généralise la portée. Elle suscite dans les jours qui suivent de nombreuses discussions au sein des établissements, entre les enfants, les enseignants”.
À Télé Centre Bernon (TCB), fondée en 1985, on a commencé à se consacrer à “la démystification des outils audiovisuels et à l’éducation à l’image quand celle-ci n’était pas encore une préoccupation ministérielle”. Cette association d’Epernay organise plusieurs ateliers en milieu scolaire (dont Vidéokids, en partenariat avec cinq écoles de quartiers différents) et hors-temps scolaire (Z comme Vidéo, JT du Mercredi).
Frédéric Voulisy souligne le travail de l’association en milieu ouvert. “Il est basé sur la collaboration entre un animateur vidéo et un animateur du centre social, ce qui permet de bien connaître les enfants. Le mercredi après-midi, ceux-ci peuvent venir faire de la vidéo. Chaque séance, de trois heures, est close sur elle-même : à la fin de l’activité, les enfants ont un résultat”.
Il cite l’exemple d’un travail sur la mémoire du quartier, mêlant micro-trottoirs, recherche d’archives, et animation. “Ces activités sont structurantes pour des enfants qui sont parfois un peu livrés à eux-mêmes. Ils apprennent le travail en équipe, se rendent compte qu’il faut être solidaire pour qu’une image naisse”.
Aujourd’hui, l’association est privée d’antenne collective, ce qui l’empêche de toucher directement les foyers. Implantée au cœur du quartier de Bernon, où vivent environ 4000 personnes, elle reste très connue des habitants “voire, reconnue d’utilité publique : cette légitimité est due au fait que nous sommes ici depuis longtemps et que nous continuons à travailler avec les structures, à relayer leurs actions. Et nos activités éducatives ont un grand rôle dans la perpétuation du lien social”, conclut-il. “Connaître les enfants, c’est connaître leurs parents. Grâce à eux, les liens ne sont pas rompus”.

DOSSIER RÉALISÉ PAR DAVID MATARASSO


TÉLÉVISIONS CITOYENNES

Donner la parole

La Télé Locale de Châteauroux (TLC) a diffusé sa première émission en1999. Gérée par une association, dotée d’un canal de diffusion sur le câble, cette télévision que son Directeur Philippe Riou, qualifie d’“atypique”, est agréée par le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel pour 5 ans.

Comment est née TLC ?
TLC est issue d’une première aventure télévisuelle inscrite dans le cadre du développement social des quartiers dits “difficiles” de Châteauroux. Le projet d’une télévision locale rassemblant tous les quartiers de Châteauroux a émergé à leur demande, vers 1992. TLC s’étend aujourd’hui sur la communauté d’agglomération de Châteauroux. Nous réalisons avec une équipe de seulement 4 personnes un hebdomadaire de cinquante minutes constitué d’un journal, de reportages et de rubriques en alternance (musique, association, sport, culture).

Quel rôle peut jouer selon vous la télévision locale au niveau du lien social ?
Le contenu de notre hebdomadaire est axé uniquement sur notre zone de diffusion. Il met en lumière des initiatives locales auxquelles nous essayons d’apporter une dynamique supplémentaire. Être un citoyen, c’est être intégré dans la cité et le minimum, pour cela, est de ne pas avoir peur de l’Autre. Découvrir l’Autre, même si ça passe dans un premier temps par le biais de la télévision, c’est positif. Notre vocation est d’établir des liens de confiance.

Est-ce la dimension sociale qui vous a attiré personnellement vers la télévision de proximité ? Ou un goût pour l’audiovisuel ?
Les deux. Quand les premiers caméscopes sont sortis, je me suis dit qu’il y avait là un outil qui permettait, même à un niveau très modeste, de concevoir d’autres formes d’images, d’informer d’une autre façon. Nous ne parlons pas de l’Irak, ni même des endroits où se rend France 3. Nous travaillons à notre propre niveau. Le local et le national doivent être en complémentarité, non en concurrence.

Par quels choix formels se traduit votre conception de la télévision ?
Nous sommes “hors normes”. Dans un journal classique, les reportages ont des durées standard (50 secondes,1’30), calculés en fonction des espaces publicitaires. Nous pouvons consacrer trois minutes à un petit sujet, changer la durée de l’émission d’une fois sur l’autre. Ce n’est pas le contenant qui prime, mais le contenu. Un autre principe essentiel est d’avoir un minimum de voix “off” de journaliste. Nous n’avons jamais fait un sujet où il y ait seulement un commentaire journalistique. L’impératif, c’est de donner la parole aux gens. Cela veut dire aussi : les convaincre de reprendre la parole.

Comment ?
Simplement en établissant un rapport de personne à personne. Déclencher la caméra est à la portée de n’importe qui, le vrai travail se fait avec les gens. Il faut prendre le temps de discuter, la caméra à côté de soi, être présent, aller au centre social, au café... Et bien sûr, ne jamais piéger personne. Ne pas faire comme certains journalistes parisiens qui viennent dans la cité tourner trois images, au lendemain d’un rodéo. Nous savons qu’il y a des choses positives dans la cité, dont les médias classiques ne parlent jamais. C’est à nous d’en parler, qui ne faisons pas de l’info “pure et dure” et avons une responsabilité particulière vis-à-vis des gens.

Comment se présente l’avenir pour les télévisions locales ?
Il est aujourd’hui menacé par la fin des emplois jeunes. À TLC, par exemple, deux emplois jeunes sur trois ne seront sans doute pas pérennisés. Comme il faut que la télé continue d’exister, nous devrons sans doute changer de forme.

Ce rôle social de la télévision locale est-il à vos yeux suffisamment pris en compte par les hommes politiques ?
Non, ce n’est pas leur priorité. C’est dommage car nous avons mis au point un outil de communication, aussi bien humain que technique, qui tient la route.

Seriez-vous prêt à diffuser de la publicité en guise de source de financement?
Cela signifierait faire de l’audimat, donc lancer des sujets qui attirent du public pour déclencher les annonceurs. Nous ne voulons pas de ces contingences. C’est un piège qui ferait perdre ce qu’est l’identité d’une télévision locale : la proximité.

D. M.

TLC / 34, Place Voltaire 36000 Châteauroux / 02 54 61 06 17 / tlc.media@wanadoo.fr


TÉLÉVISIONS CITOYENNES

Le choix de la médiation

Mis en place en 1985 par l’association CARMEN, à Amiens, Canal Nord est un projet de télévision de médiation qui a débuté dans une cage d’escalier, puis s’est développé à l’échelle d’un quartier. Il concerne aujourd’hui plus de 7000 logements sur les quartiers d’Amiens Nord et Etouvie. Entretien avec son responsable, Vincent Aguano.

Quelle est la vocation de Canal Nord?
Canal Nord a été créé par une équipe de travailleurs sociaux. L’idée originale, poursuivie depuis, était d’utiliser l’audiovisuel comme moyen d’expression et de médiation entre les habitants et les “décideurs”. Nous allons rencontrer les habitants avec des membres de l’association Porte à Porte. De leurs réflexions naît le sujet d’une émission qui se déroule en direct. Celle-ci a lieu une fois tous les trois mois environ. Des décideurs (élus, Directeurs d’offices H.L.M, responsables associatifs...) sont présents sur le plateau, dressé au cœur du quartier. Les spectateurs peuvent intervenir par téléphone pour les interroger, dialoguer. Les habitants qui souhaitent poser une question peuvent être filmés en vidéo chez eux avant le débat. La “matière” provient toujours de leurs attentes et de leur vécu.

Quels sont les sujets abordés ?
Des difficultés quotidiennes, concrètes comme la discrimination, l’échec scolaire, l’urbanisme, les conditions de logement. L’une des premières demandes fut une discussion avec l’Opac, le bailleur social. Nous collaborons avec des associations comme “Femmes en mouvement”, qui se consacre aux droits et à l’émancipation des femmes, et qui a trouvé en Canal Nord un outil supplémentaire pour ses actions.

Comment se déroule le travail de Porte à Porte ?
Nous ne faisons pas de “tri “. Si nous traitons un sujet qui concerne un îlot de quatre ou cinq bâtiments, nous nous rendons dans chaque cage d’escalier. La conversation peut être un simple échange sur le seuil, mais 150 ou 200 entretiens approfondis sont réalisés chaque année, sans compter les rencontres que l’on fait dans les structures du service public et les associations.

Quelle est la portée de ces émissions auprès des habitants ?
Quantitativement, c’est difficile à mesurer. Le nombre d’appels lors d’une émission n’est qu’une indication. Quand nous avons abordé le thème de la toxicomanie, un problème très tabou et important dans les quartiers, nous avons constaté plusieurs semaines après que les gens en parlaient ; une femme nous a confié qu’elle avait pu à la suite de l’émission, en discuter avec sa voisine, dont le fils était toxicomane. L’efficacité de la démarche est réelle, mais on s’en rend compte sur le long terme et, parfois, presque par hasard.

Les débats ont-ils une influence sur les décideurs et leur politique ?
Là aussi, c’est difficile à dire. Ils peuvent dire qu’ils tiennent compte de notre travail - peut-être pour nous faire plaisir ? - ou bien ne pas avouer qu’ils ont pris certaines décisions suite au visionnage de documents. Ces dernières années, nous avons fait un audit auprès des habitants. Ils ne se sentent toujours pas écoutés. Ils estiment par exemple que la télé, comme les réunions publiques de concertation, n’influence en rien les “décideurs”, que les décisions et orientations sont prises bien avant, pour les aménagements urbains par exemple. Cependant, ils considèrent que Canal Nord doit plus que jamais persister car les problèmes demeurent…

Peut-on être neutre en faisant une télévision de médiation ? Ne prenez-vous pas d’emblée le parti des habitants ?
C’est humain. La majorité des décideurs, notamment des élus, ne peut rester insensible face aux difficultés sociales qui sclérosent certains quartiers. Nous souhaitons les confronter à des réalités qu’ils ne connaissent qu’en tant que professionnels, et sur lesquels ils ont le devoir d’agir. C’est par ce biais qu’on veut agir sur les comportements, même si nous savons que nous n’allons pas changer la situation. Nous restons neutres, écartons le plus possible nos opinions. C’est une condition indispensable à la médiation. Quand aux sujets diffusés, s’ils ont un parti pris, nous offrons la parole aux personnes ou institutions concernées.

Quel est le facteur le plus important dans une démarche de télévision de médiation ?
Le temps, l’implication des habitants, l’adhésion des décideurs. La persévérance aussi, puisque le fait même que cette télévision de médiation fonctionne est aussi un constat d’échec : cela signifie que les problèmes persistent. Notre objectif, quelque part, serait de disparaître.

D. M.

Canal Nord - Association CARMEN /19 rue Saint Hubert 80000 Amiens / 03 22 71 14 40 / association.carmen@libertysurf.fr


TÉLÉVISIONS CITOYENNES

Télé mosaïque

Participer et expérimenter sont les maîtres-mots de l’association Videon. Fondée en 1988, elle s’est constituée Centre de Ressources pour les Télévisions de proximité et les Espaces Culture Multimédia (voir encadré). Elle a créé Mozaïk TV, la télévision des habitants d’Evry. Entretien avec son président, Jean-Michel Cornu.

Videon fait le choix de s’impliquer dans la vie locale d’Evry, notamment par le biais de MozaïkTV. Quel est le principe de cette télévision ?
Notre souhait était de créer une télévision participative. Le niveau optimal de participation est l’implication directe des habitants dans la réalisation des émissions. L’expérience de Télétambores, au Venezuela, nous a inspiré. Télétambores a débuté en faisant appel, non pas à des associations de vidéo, mais à des associations de femmes, d’agriculteurs, etc. Il s’est révélé que ces gens, qui avaient des choses à dire, étaient aussi capables de filmer. Nous avons fait de même à Evry, en proposant à des structures, des maisons de quartier, de tourner leurs propres sujets. Mozaïk TV regroupe en fait une dizaine de micros-télés.

Combien d’émissions sont produites par an ?
Nous produisons une émission tous les six mois, ce qui représente déjà beaucoup de travail pour les intéressés. Au cours des réunions de préparations, les gens parlent, écrivent. C’est là que se développe le lien social. Pour la réalisation, nous apportons nos conseils et notre soutien technique. Nous refusons de tourner des reportages clé en main sur les associations, comme le feraient des prestataires de services.

Quel est votre mode de diffusion ?
Nous organisons des diffusions publiques et nous donnons des cassettes (et prochainement des DVD) à des personnes qui s’engagent à les montrer à dix de leurs voisins. Susciter l’attention, le commentaire, la réaction, est un autre moyen de faire de la télévision participative. Cela représente 1000 ou 2000 spectateurs, ce qui est conséquent. Notre zone géographique est restreinte et cela nous incite à toucher les spectateurs par tous les moyens : nous voudrions diffuser en hertzien avec Télé Tolbiac, sur le câble d’Evry, et diffusons déjà sur Internet.

En êtes-vous satisfait ? Celui-ci représente-t-il un avenir pour la télévision participative ?
Sur Internet, nous avons 500 spectateurs en moyenne par émission. C’est significatif. Internet correspond bien à la logique de rendez-vous des télévisions de proximité. Elles diffusent peu (une heure tous les six mois pour Mozaïk TV), ce qui importe est un travail de fond que la diffusion vient concrétiser. Celle-ci constitue un événement - qui tient un peu du spectacle vivant - et le taux d’audience peut être très supérieur à celui d’une “grande” chaîne. Il est difficile de s’insérer sur une grille de diffusion classique en demandant par exemple une heure par jour. De plus, les créneaux horaires sont stricts : c’est la logique de grille, à laquelle échappe Internet. Au contraire, sur le réseau, si je réalise une émission supplémentaire, il me suffit d’envoyer un mail aux spectateurs pour le signaler. En outre, il n’est pas obligatoire de demander une autorisation préalable de diffusion comme c’est le cas sur les ondes. Le contenu peut être sanctionné seulement à posteriori. Cela offre plus de liberté.

Comment jugez-vous le regard des politiques sur les télévisions locales en France ?
Ils la perçoivent d’abord comme un moyen d’expression incontrôlable des citoyens... et il leur faut du temps pour réaliser que cette liberté d’expression existe déjà ! Peu à peu, certains comprennent que la télévision associative peut être un véritable outil leur permettant de travailler main dans la main avec les citoyens, et non plus à la manière de l’Etat Providence. Ils le comprennent surtout s’ils sont confrontés à des problèmes de banlieue ou de désertification rurale, difficiles à gérer. Mais il faut un long travail pédagogique pour expliquer que la télévision associative est un acte de prise en charge des citoyens.

D. M.

Videon / Studios : Maison du Village, 7 place du Village 91000 Evry / 01 60 78 81 05 / www.videontv.org

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sont extraits de la revue Projections (ex-Cinéville) éditée par Kyrnéa International
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